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Gastronomie beauceronne
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« Mon
bonheur est de faire la cuisine qui me plaît. À la limite, que des gens la
mangent m’indiffère. » Voilà cinq heures que j’interroge Joél Robuchon, le jeune
chef qui monte, qui monte... et il vient seulement d’esquisser une première
confidence. Pourtant, c’est lui qui avait pris l’initiative de nos rencontres,
de sa manière oblique et feutrée, par l’intermédiaire d’un ami commun. Il me
conviait à dîner dans son fameux Jamin, à Paris. Je fus traité comme un nabab,
mais de Robuchon, point. Pas un bonjour en salle. Il fallut que je le déniche au
fond de sa cuisine. Que voulait-il me dire ce soir-là ? Je me le demande encore.
Partagez ici la perplexité de l’auteur qui fait le portrait d’un muet. D’un
homme d’allure quelconque de taille ordinaire, d’âge moyen, qui n’a rien d’un
chef, sauf que beaucoup le tiennent — avec de bonnes raisons — pour le meilleur
de France. Il ne me restait qu’une solution l’espionner dans son antre, en
cuisine, là où la rumeur prétend qu’il transmute le rouget en bohémienne et le
homard en boléro.
Le nouveau
rendez-vous était à midi. A mon arrivée au Jamin, je croyais trouver une brigade
sur le pied de guerre, faisant ronfler les feux comme des locomotives, jonglant
avec les fricassées, les marinières et les poêlées. Je tombai sur une quinzaine
de marmitons qui cassaient la croûte sans hâte. Robuchon ne fit son entrée en
cuisine qu’à midi et demi. Il inspecta la tenue des commis, alignés devant les
fourneaux, puis sur un coin de table, tranquille, il grignota une cuisse de
poulet, picora une salade, dégusta un sorbet. Avant qu’il n’eût fini, le maître
d’hôtel apportait la commande des premiers clients. Flegmatique, Robuchon prit
la fiche, écrivit dessus « 12 h 48 », et annonça:
«Une
frivolité, un ravioli, un rognon, une volaille. — Oui, chef ! » répondit d’une
voix le chœur des marmitons. J’écarquillai les yeux : de l’autre côté, les
clients étendaient déjà les pieds sous la table, or il n’y avait encore sur le
feu que trois casseroles d’eau bouillante et quatre fonds de sauce. Tout ce
petit monde semblait prendre la chose à la légère, bien que les ordres se soient
mis à affluer. 12 h 50 : « Une rouelle, un blanc de bar, un agneau, une poêlée.
— Oui, chef! » 12 h 55 : «Une marinière, une bohémienne, une canette. — Oui,
chef! Oui, chef! Oui, chef! » On eût cru un prêtre et ses diacres, en toute
sérénité, entamant par un psaume une grand-messe concélébrée.
L’office se
poursuivit dans un silence d’église. Chacun faisait les gestes mille fois
répétés. Un commis étirait prestement la pâte, la coupait, y posait les
langoustines, façonnait les raviolis. Il passait ceux-ci à un autre commis qui
vite les plongeait dans l’eau bouillante tandis qu’un troisième se hâtait
d’achever la sauce d’accompagnement. Miracle : dix minutes ne s’étaient pas
écoulées depuis la commande que l’assiette de raviolis de langoustines aux choux
arrivait sous le nez de Robuchon. Celui-ci se tenait à l’écart de la troupe,
debout derrière une haute table, l’œil à tout, tranquille et redouté comme un
petit César, surveillant la manœuvre, bien décidé à inspecter tous les plats
avant qu on les servît. Robuchon vérifia du doigt la cuisson des raviolis,
effleura la sauce de son index, la goûta, opina que pour le prochain plat il
faudrait la corser. Il saupoudra l’assiette de truffe hachée, en fit briller le
tour d’un coup de torchon et l’expédia en salle, après que le serveur l’eut mise
sous une cloche d’argent lustrée comme un miroir. Déjà la rouelle de homard et
la bohémienne de rougets arrivaient, préparées dans le même mouvement de ballet.
Robuchon tâta la cuisson, flaira la sauce, frotta l’assiette, l’envoya. La
machine tournait rond, piano.
Elle monta
en puissance après 13 h 30. Les derniers clients en étaient aux hors-d’œuvre
quand les premiers entamaient le dessert. L’exécution devenait allegro. Des
bavarois croisaient des morues fraîches. Des crêpes soufflées doublaient des
foies gras à la nage. Des mignardises draguaient des frivolités de saumon
enfumé. Dix fois je redoutai le grand embouteillage. Les marmitons suaient de la
vapeur aux herbes. D’autres mijotaient dans leur jus comme les canettes cuites
en cocotte lutée. Tous esquissaient des entrechats, faisaient des pas de deux
pour ne pas se rentrer dans le lard. « Chaud, devant ! » murmuraient les plus
bruyants. Et ils s’attiraient aussitôt en réplique un «moins de bruit ! »
impérieux (« oui, chef! ») du grand maître, tranquille comme Baptiste, toujours
debout derrière sa table et goûtant. «Les pleurotes, Laurent, juste un tour de
poêle sinon c’est trop sec. — Oui, chef! — Laurent, la morue, tu refais, elle
est trop cuite. Vite. — Oui, chef! » Pas un mot plus haut que l’autre. Au lieu
d’une grand-messe, c’était une messe basse sobrement expédiée.
À 14 h 15,
le service des plats chauds était fini. À 14 h 30, la cuisine était briquée et
rangée comme un bloc opératoire. « Ils sont bien, mes petits gars, se félicita
Robuchon. Ils arrivent à 7 heures le matin alors qu’ils devraient venir à 9. Ils
le font d’eux-mêmes. Sans doute parce qu’ils considèrent que, dans ma cuisine,
il se passe plein de choses. » Mais lesquelles ? J’étais épuisé d’avoir tout
épié. J’étais cuit à l’étouffée dans ma graisse comme le rognon de veau et je
n’avais quasi rien vu. Sinon que c’était du grand art, toute cette suite de
petits gestes vifs qu’exige la préparation des plats à la minute.
Quant à
Robuchon, son portrait... Le cuisinier de marbre ? Pendant tout le service, il
n’avait fait que goûter, lustrer les assiettes et donner la cadence à la
chorégraphie des marmitons.
Je n’étais
pas plus avancé sur le caractère du personnage. La chance faillit me sourire
sous les traits d’une de ses cousines, qui passait par là. Je lui fis mille
grâces. Elle se laissa aller à raconter qu’elle était du Poitou, comme Joèl ;
que c’était un pays de paysans, où l’on gardait l’orgueil du travail ; que Joèl
avait appris au petit séminaire la discipline et la grandeur du dépassement de
soi ; qu’il avait mis cette ascèse en pratique dans un très long tour de France
des cuisines, fait en tant que compagnon ; que sa vaillance lui avait valu de
remporter tous les concours professionnels ; qu’il s’était installé petitement,
tout tremblant, au Jamin ; qu’il n’en avait pas dormi les premières nuits, et
même qu’il en avait fait de l’urticaire... «Mais vous notez tout ça ? Peut-être
que ça ne lui plaira pas. En Poitou, on n’est pas causant. Ecrivez seulement
qu’il est gentil, discret, tenace. »
Pour saisir
mon homme, il ne me restait qu’une carte à abattre :
la sienne,
celle de ses menus et de ses plats. J’avais remarqué que Robuchon libellait sa
carte sobrement alors que ses recettes étaient d’une complexité culinaire
inimaginable. J’attaquai la dernière interview le couteau entre les dents. Qu’on
me pardonne : je fais mon sale métier, que voulez-vous.
«Votre
ravioli de ris de veau aux herbes, commençai-je. Aux herbes, ridicule ! On n’est
pas des veaux. Enfin, passons... Qu’est-ce que c’est ?
— Des dés de
ris, entourés d’une farce composée d’un hachis de ris, d’échalotes, de persil,
de courgettes, de girolles, de trompettes-de-la-mort. Farce sautée au beurre.
Mise à la minute autour des dés dans les raviolis. Ceux-ci pochés dans de l’eau
avec une cuillère d’huile. Roulés dans du beurre tiède et un petit fond de veau.
Puis dressés sur l’assiette au-dessus d’une purée d’épinards, elle-même entourée
d’un cordon de jus de veau lié à la crème. Sur les raviolis, au moment de
servir, je mets encore quelques girolles et trompettes-de-la-mort.
— Quelle
complication ! Et votre salade champêtre ? Champêtre ? Et pourquoi pas urbaine ?
Quel nom ridicule encore ! Enfin...
— Elle est
composée d’un gramme d’estragon, un gramme de marjolaine, un gramme de menthe,
un gramme de sauge, deux grammes d’aneth, deux grammes de cerfeuil, deux grammes
de basilic, dix grammes de cresson, dix grammes de pissenlit, vingt grammes de
mâche et quatre grammes de truffe hachée. Je l’assaisonne avec du vinaigre de
vin, coupé de vinaigre de xérès, puis avec de l’huile d’arachide et une cuillère
à thé de jus de viande d’agneau.
— Ce n’est
pas un peu tordu, tout ça ? Quinze sortes d’ingrédients dans une salade. Où
s’arrêtera-t-on ? Vous ne pourriez pas servir une simple laitue ? C’est comme
votre marinière de coquillages. Qu’est-ce que vous n’allez pas fourrer dans un
coquillage, posé tout seul au milieu de l’assiette ! Dites-le, si vous osez.
— Je mets
plein de petits coquillages dans le grand. Il y a une moule, une huître, une
palourde, une praire, une coque et un vernis hachés.
— Le luxe du
superflu. Déjà que d’autres mettent du caviar dans les huîtres. Précisément,
votre gelée de caviar à la crème de chou-fleur, quelle mixture !
— Une
invention amusante. Le mangeur ne voit que la crème un peu tremblotante. Il
creuse avec sa petite cuillère et il découvre une gelée qui n’est pas que de
caviar, mais aussi de homard.
— Ça vous
amuse, dites-vous ? Toute cette complication ?
— Il faut
bien que je me distingue des autres. Mon défaut, comme vous avez l’air de le
dire, est de servir des plats d’une grande technicité, ceux que peu de
cuisiniers pourraient faire. Je marie les goûts à ma façon. Je me sens comme un
peintre qui, après des années de tâtonnements, a trouvé une palette de couleurs
bien à lui. C’est peut-être la raison pour laquelle, au Jamin, Michelin m’a
donné les trois étoiles en trois ans. Une promotion unique, soit dit en passant.
— Un
cuisinier qui se voit aussi gros qu’un peintre... Peut-être, en effet, à en
juger par vos prix. Le moindre plat de votre carte est à cent cinquante francs
ou tout comme...
— C’est que
la bonne marchandise coûte cher.
— Vous dites
n’importe quoi. Vous, le gosse de pauvre, l’ancien séminariste, l’ancien
compagnon du tour de France, ça ne vous gêne pas quelque part de faire payer
deux cent quatre-vingt-dix francs un poulet, fût-il de Bresse ? Répondez !
— Euh...
C’est-à-dire qu’il est présenté au client dans une vessie de porc. C’est très
impressionnant. En vérité, nous ne cuisons pas le poulet dans la vessie, nous
l’y mettons au moment de servir. Mais il ne faut pas le dire...
—
Taisez-vous ! »
Zut ! Je
m’étais pris moi-même au jeu de dame Gaillard, de l’interview choc. J’avais
parlé trop vite. Pour une fois que Robuchon ouvrait la bouche. Je le tenais, mon
homme, cet orgueilleux de croquant. J’allais enfin savoir pourquoi il n’a pas
son pareil pour couper les cheveux de persil en vingt-quatre. Pourquoi il abuse
d’un talent extraordinaire pour réussir des mets d’une finesse si prodigieuse
qu’ils mériteraient de n’être point mangés. Ou alors en silence, dans le
recueillement et la méditation, tels des moines au réfectoire. Mais il ne me l’a
pas dit, il ne dit jamais rien. Il cuisine, il cuisine, c’est tout ce qu’il veut
faire. Jusqu’à la perfection, pour le meilleur et la postérité. « Que les gens
mangent mes plats m’indiffère. »
Extrait de :
Le chef cuit
dans le marbre
Pierre Marie
Doutrelant
1941 – 1987
La Bonne
Cuisine et les autres.